Séquence, épisode, récit, narratif, histoire… Cette liste de mots évoque le domaine du cinéma, à tout le moins de la fiction. Potentiellement, ces termes font appel à notre imaginaire, ils le nourrissent, l’émoustillent, l’éveillent. Pourtant, si vous réfléchissez aux moments où vous avez entendu ces mots ces dernières années, si vous y faites attention quotidiennement, vous réaliserez que ce champ sémantique n’est plus le domaine réservé du cinéma ou des séries, loin s’en faut.
Il a en effet investi l’actualité et le vocabulaire des médias d’information. Jettez un oeil à la page actualités de votre moteur de recherche préféré et cherchez “séquence”. Le moindre fait divers, le dernier scandale, les faits politiques : quel que soit le sujet de l’article, il sera question de “séquence”. Comme on parlerait d’un “plan séquence” au cinéma, on utilise désormais ce terme pour traiter de sujets de la “vraie vie”. Comme si, au fond, la réalité devenait fiction, comme si les deux se confondaient. On traite l’information, on décrit le réel sur le même plan que la fiction.
Dans un passé pas si lointain, dire à quelqu’un “tu me racontes des histoires” signifiait “tu me mens” ou “tu exagères”. Aujourd’hui, il n’est pas rare de lire dans des offres d’emploi dans le journalisme : “vous aimez raconter des histoires, ce poste est fait pour vous”. Des journalistes se présentent en affirmant qu’ils aiment raconter des histoires. Faut-il s’en méfier ? Raconter des histoires, ce n’est pas décrire le réel. Or, le journalisme repose sur le principe des “faits, rien que les faits”. Les journalistes ne sont pas supposés raconter des histoires. On attend d’eux qu’ils rapportent des faits, qu’ils montrent le réel.
Si les termes utilisés sont les mêmes, selon que l’on parle de fiction ou de réalité, s’il est admis que les journalistes racontent des histoires, quelle crédibilité attend-on des médias d’actualité ? A une époque où les adolescents et vraisemblablement un grand nombre d’adultes s’informent via les réseaux sociaux et ne font que peu de distinction entre ce qu’ils voient passer sur leurs murs virtuels et ce qui est “raconté” par des journalistes, où la frontière est de plus en plus poreuse dans l’inconscient collectif entre les journalistes et les influenceurs, il semble contre-productif, pour ne pas dire dangereux, d’opérer cette bascule d’usage de vocabulaire, de ne pas asseoir par le langage une réalité des faits, et de nourrir ce faisant un univers de fiction.
